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Conditions de la foi aujourd’hui

 

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Mgr Joseph Doré

 

La formulation de ce titre est évidemment intentionnelle. Son premier mot, "condition", pris d’abord au singulier, vise la situation globale ou le "contexte" dans lesquels la foi chrétienne est appelée à se vivre aujourd’hui. Pris ensuite au pluriel, il désigne en revanche les présupposés qui demandent à être d’une manière ou de l’autre effectivement vérifiés, et traduits dans des moyens concrets, si l’on veut, précisément dans cette situation, avoir quelque chance de pouvoir réellement, déjà décider de croire, et ensuite "tenir" dans la foi.

 

Enregistrer sans panique la situation du présent

En matière de "foi aujourd’hui", il convient avant toute chose de prendre la juste mesure de la situation dans laquelle nous sommes de fait bel et bien appelés à la vivre.

UNE SITUATION DE CRISE

Premier trait que je retiendrai pour caractériser globalement notre situation : nous nous trouvons en situation de crise. Certes, on ne va pas le nier, bien des époques qui nous ont précédés peuvent également être considérées comme des temps troublés et incertains. On peut néanmoins dire qu’une caractéristique fondamentale suffit à spécifier notre époque à nous par rapport à toutes les autres, à savoir que la crise que nous connaissons, nous, est à la fois générale et radicale. Rien n’est plus admis d’emblée, n’est plus tenu pour une référence minimale, sur laquelle on pourrait en tout cas s’accorder, fût-ce à moindres frais, pour entretenir ceci, pour reconstruire cela, ou pour lancer autre chose…

UN IMMENSE BESOIN DE SPIRITUEL

Pour autant, il ne faut pas négliger un second trait, qui me frappe de plus en plus dans notre situation d’aujourd’hui : il s’avère parmi nous un immense besoin de spirituel. Un nombre croissant de gens fait état de la nécessité de retrouver un minimum de motivations et de convictions et, donc, de la nécessité de se reconnaître des repères et des valeurs. On peut vraiment discerner une multitude de signes d’un réel besoin de spirituel dans notre société. Même si d’une part ceux qui l’éprouvent ne parviennent pas (ou plus) à le formuler en des termes qui rejoindraient d’emblée l’expression que nous en faisons nous-mêmes, et même si d’autre part il peut parfois en arriver à prendre des formes totalement dérivantes,… il est bel et bien là, ce besoin ; il est même instamment là. Et j’ai le sentiment que, globalement, nous ne le voyons pas assez, nous n’en sommes pas assez conscients. Alors que nous devrions être les premiers à le discerner, à y faire écho.

UNE LARGE FOIRE AUX PROPOSITIONS

Troisième caractéristique de notre situation : nous nous trouvons face à une multiplicité de propositions, à une foire aux propositions. Et notez bien que les propositions les plus exotiques sont ici susceptibles de trouver écho, de se voir reconnaître une plausibilité réelle, une vraie crédibilité. Du coup, j’estime devoir souligner qu’il n’est pas exact que "les croyances" seraient en recul dans notre société. La confiance est en péril, oui, j’y viendrai – mais la crédulité, elle, se développe, au contraire, exponentiellement.

Nous retourner, pour la réinterroger, vers notre "tradition de sens"

LA "TRADITION" A NOTRE SECOURS ?

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L’un des effets de la crise, et qui, à s’accentuer ou à s’élargir, devient de plus en plus un facteur aggravant de la crise elle-même, est le renvoi de chacun à sa solitude pour décider du "sens", non pas du sens "en général", mais tout bonnement du sens de sa vie, de sa propre vie ! On ne peut pas me demander de reconstruire à moi tout seul le sens de la vie, et toute une vision du monde ! Dans ce que j’ai autour de moi, dans ce que j’ai trouvé dans mon berceau en naissant, n’y aurait-il pas quelque ressource, quelque lumière, quelque soutien ? La question n’est certes pas qu’on fasse allégeance au passé au point qu’on finirait par en devenir comme prisonnier. Elle est d’interroger le passé pour savoir si ce qu’il a pu nous léguer nous permet, ou non, de prendre à notre compte cette vie que nous avons de toute manière désormais "à (notre) charge". Dans les débâcles et les incertitudes de ce temps de crise, dans les incertaines faims et soifs de spirituel qui foisonnent en tous sens parmi nous, de quel recours peut être la tradition chrétienne de sens à laquelle nous nous trouvons de fait appartenir ? Questionner ainsi c’est se donner la chance de nouveaux possibles d’avenir, inenvisageables en dehors d’une telle perspective.

RÉINTERROGER CETTE TRADITION SUR CE QU’ELLE A D’ESSENTIEL

Certes, nous retourner ainsi vers le passé pour la raison dite suppose au moins deux choses : que nous le réinterrogions sur ce qu’il a de spécifique et surtout d’essentiel ; et que nous ne retenions de lui et de son essentiel que ce que nous croirons vraiment. Il faut donc, nous retournant vers, essayer de discerner dans le passé ce qui est vivant, ce qui est vital, ce qui est vivifiant. D’où les questions : Qu’est-ce qui est réellement essentiel pour nous ? À quoi faisons-nous effectivement confiance ? À quoi "marchons-nous" en vérité ? Qu’est-ce qui nourrit notre vie en profondeur ? – Il faut bien nous dire que nous n’avons aucune chance d’être écoutés, et peut-être suivis si nous ne sommes pas capables de rendre raison, comme dit saint Pierre, de l’espérance qui est en nous, ou du moins que nous disons être en nous.

QUEL EST DONC L’ESSENTIEL DE LA TRADITION CHRÉTIENNE ?

Le point capital est ici que l’on commence par s’expliquer sur cet "essentiel" la réponse peut être concentrée en ces trois brefs énoncés :

– 1 Nous mettons notre confiance dans le Dieu de Jésus-Christ

Nous tenons pour notre part à souligner que si nous croyons −si nous croyons nous aussi−, ce n’est pas seulement en l’avenir ou en l’humanité ni même, seulement, en Dieu. Très précisément, nous disons ceci : nous nous fions au Dieu qui s’est révélé en Jésus-Christ ; nous lui faisons confiance à la vie/ à la mort. Au nom de Jésus-Christ, en vertu de Jésus-Christ, nous confessons ce mystère d’amour et de grâce : comme un mystère de paternité, qui couvre tout, qui est de toujours à toujours, de qui tout vient et à qui tout retourne ; comme un mystère de filiation, auquel nous pouvons, à la fois par pure grâce et par nos propres actes, être indéfectiblement associés ; comme le mystère d’un Esprit qui, tout ensemble, parle à l’intime de notre cœur, s’offre à renouveler la face de la terre, et ne cesse de renvoyer aux "insondables" du Mystère d’un Dieu « toujours plus grand ».

− 2 Nous recevons de notre foi un éclairage sur le mal

On a beau s’estimer fondé à confesser un tel mystère, on n’en reste pas moins inexplicablement affronté à l’abrupt, à l’incompréhensible problème du mal. Notre foi au Dieu de Jésus-Christ nous apparaît apporter ici une lumière.

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Nous croyons d’abord que le monde et l’homme sont fondamentalement bons puisqu’ils sont l’œuvre de Dieu − du Dieu créateur. Nous ne désespérons donc a priori jamais de rien ni de personne. Nous estimons que la première chose à faire à propos du mal est de lutter sans merci contre lui. Enfin nous sommes convaincus que le dernier mot ne reviendra pas au mal.

− 3 Nous nous reconnaissons invités à vivre et à agir selon l’Esprit

Nous tenons qu’il y a un lien indissoluble entre la foi que nous professons et la vie que nous avons à mener. Nous pensons même que la foi nous éclaire sur notre manière de donner globalement sens à notre existence et de la gérer dans notre agir au quotidien. Nous reconnaissons que nous sont adressés des appels en fonction desquels il nous revient effectivement de choisir ou non d’orienter notre vie. Nous confessons enfin que si nous dévions par rapport à l’appel reçu à faire le bien et à servir, et si donc nous commettons en fait le mal, la possibilité réelle d’un pardon intégral et définitif nous est indéfectiblement offerte.

Prendre les moyens réalistes de nous positionner et repositionner sans cesse en ce monde comme croyants

Il nous revient, alors, de prendre les moyens de nous positionner effectivement comme croyants de cette tradition-là… et de faire le nécessaire, en ce monde, pour nous repositionner autant que cela pourra apparaître nécessaire.

LE PREMIER MOYEN EST DE DÉCIDER DE CROIRE

Il n’y a de foi que décidée, et décidée personnellement. Rien ne s’impose plus, ni ne va plus de soi aujourd’hui ? Raison de plus pour savoir ce que l’on veut soi-même, ce que je choisis moi-même de penser, de faire, de valoriser.Redécouvert comme indispensable, l’engagement personnel paraît ainsi gagner à la fois en possibilité et en intérêt.

LE DEUXIEME MOYEN EST D’INCARNER LA FOI

Après avoir décidé de croire, il nous revient de trouver les moyens de l’incarner dans le monde qui est le nôtre. Or il y a surtout deux manières ou moyens de vivre et faire vivre la foi en l’incarnant. D’abord, de lui donner expression dans la parole et par le rite − donc dans la prière et par la célébration sacramentelle et liturgique en général, eucharistique en particulier.

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Ensuite, de la traduire dans les comportements concrets « directement issus de la conviction croyante que Dieu aime tout homme et chaque homme » : la charité et service des autres.

UN TROISIEME MOYEN EST DE CULTIVER INTELLECTUELLEMENT SA FOI

C’est fou ce que les chrétiens expérimentent de joie dans la foi et de force dans la foi dès qu’ils se mettent à une lecture un peu conduite, et attentive, de l’Écriture ou à l’étude de la Tradition de l’Église, ou à plus forte raison lorsqu’ils en viennent à se lancer sur le chemin de la théologie. Dans tous les diocèses, il existe des "formations" de tous niveaux, et largement adaptées aux publics différents, à leurs attentes et à leurs possibilités.

LE QUATRIEME MOYEN EST DE PROPOSER LA FOI

Il est fini le temps du seul enfouissement, qui présupposait qu’il y avait suffisamment d’éléments dans le monde et dans la société pour trouver la foi et y venir à un moment ou à l’autre. Elle est revenue, au contraire, l’heure de la parole, et de la parole explicite. À la condition que ce soit une parole qui se contente de proposer et d’inviter l’autre à disposer librement de ce qui ne lui aura été certes que proposé, mais lui aura été effectivement proposé.

À se (re)positionner comme on vient de dire, pour mieux se situer dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, notre foi de chrétiens, a des chances de se retrouver au bout du compte :
– mieux centrée sur le fond,
– plus personnellement assumée dans sa démarche ;
– et, ainsi, mieux motivée et davantage soutenue pour le témoignage.

 

Joseph DORÉ

Archevêque émérite de Strasbourg

Retrouvez l’intégralité du discours sur www.catholique-vosges.fr

 

 


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